Les Corps du jazz.

Les Corps du jazz.



APPEL A COMMUNICATION pour la  6e édition des rencontres Esthétiques jazz : la scène et les images.

Corps du musicien, corps du danseur, corps du chanteur… mais aussi du spectateur ou de l’auditeur, le jazz traverse les corps, habite les gestes bien au-delà de la musique. Ce sont ces corps habités par le jazz, animés par une force esthétique libératoire, transcendante comme immanente, que nous souhaitons mettre à l’étude, mais aussi ces corps vibratoires qui prennent formes dans les créations plastiques, les images cinématographiques ou travaillent la scène et les dramaturgies contemporaines. Nous nous intéresserons à tous les corps du jazz, dansants ou musicaux, sonores ou dissonants, vocaux ou instrumentaux, fantasmés ou discriminés, noirs ou blancs, masculins ou féminins.

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Le jazz est la musique qui « [a réintroduit] le corps dans la musique, lui [a donné] du corps dans des lieux qui semblaient plutôt conçus pour lui en ôter (salles de théâtre, de concert, voire d’opéra) afin de n’être plus que pure contemplation de l’esprit[1] » écrivent Jean Jamin et Patrick Williams, mais de quel corps parle-t-on ? Celui du musicien, du chanteur, du danseur sans oublier l’auditeur-spectateur, tous ces corps n’ont pas la même façon de bouger et de se donner à voir. Aussi paraît-il plus juste de parler de corps au pluriel, mais que signifie cette prégnance corporelle et quels en sont les enjeux (esthétiques mais aussi anthropologiques, sociologiques et philosophiques) ? Au-delà du cliché selon lequel le jazz est une musique du corps, nous souhaitons nous interroger, dans cette nouvelle édition des rencontres scientifiques d’« esthétiques jazz », sur l’engagement spécifique des corps dans le jazz, mais aussi, plus largement et par delà la musique, dans les esthétiques qui revendiquent l’esprit du jazz, et sur ce que ces corps traduisent, construisent et déconstruisent.

Corps dansants. Le jazz est à l’origine une musique à danser qui libère les corps. Aussi nous questionnerons les gestes chorégraphiques du jazz et leurs représentations plastiques, des gestes inouïs nés sur les plantations et imités par Jim Crow à l’invention du cake-walk, du tap dance, du lindy hop ou du charleston jusqu’à l’émergence des gestes de la sphère hip-hop. Comment ont-ils aussi inspiré les chorégraphes contemporains de Katherine Dunham à Bill T. Jones et bien d’autres ? Quels sens prenaient et prennent encore ces gestes chorégraphiques à la scène comme à l’image ? Et que produisent-ils de tout à fait particulier dans la comédie musicale ?

Bien plus, les corps dansants du jazz ne se limitent pas aux corps des danseurs (professionnels et amateurs) : les gestes des musiciens de jazz sont souvent décrits comme des mouvements dansants, la recherche de nouveaux sons à tirer d’un instrument pouvant susciter une exubérance physique, et le rythme et l’écoute passant par le corps. Que signifie cette visibilité du jazz ? Et s’il est vrai que toute une histoire du jazz se fait, depuis le be-bop, en se dégageant de la danse – ce qu’il faudrait nuancer (qu’on songe par exemple aux bals de Lubat) – retrouve-t-on des traces de ce désengagement et lesquelles dans le corps des musiciens ?

Et qu’en est-il, dans les esthétiques jazz ? Les corps dans les dramaturgies afro-contemporaines par exemple sont-ils traversés et travaillés par ces vibrations de la danse ? L’écriture-jazz d’un Koffi Kwahulé qui donne à voir des « corps ensevelis dans les corps » ne pose-t-elle pas au cœur de la dramaturgie contemporaine la question paradoxale du corps dansant ? Les corps de ces esthétiques jazz contemporaines ne sont-ils pas des « corps marrons », corps émancipés et reconstruits ?

Corps musicaux. Nous nous intéresserons à ces corps de musiciens en pleine performance, couverts de sueur et aux gestes exubérants, mais aussi aux corps sonores qui se font instruments (human beatbox), comme aux corps dissonants, ceux de ces musiciens qui ont marqué l’histoire du jazz en se donnant à voir comme altérés, voire fracassés par la vie ou excentriques avec une élégance relevant du dandysme. Ce n’est pas un hasard si tant de jazzmen ont affiché longtemps leurs liens avec le milieu du banditisme et si ces corps musicaux ont aussi tellement fasciné le cinéma. Si le corps se fait transgressif et traduit des liens conflictuels profonds avec la société, qu’en est-il des corps des musiciens de jazz contemporains ? Les exemples de corps transgressifs ne sont-ils pas aujourd’hui du côté d’autres formes musicales ?

Corps vocaux / corps instrumentaux. N’oublions pas non plus la question des corps sexués, avec une évidente discrimination masculine. Les corps du jazz ont longtemps été masculins et si des artistes féminines se dégagent dans l’histoire du jazz (Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Sarah Vaughan, Lena Horne, Nina Simone, Jeanne Lee, Abbey Lincoln… et plus récemment Linda Sharrock, Maggie Nichols, Cassandra Wilson, Dee Alexander, Maja Ratkje…), ce sont d’abord comme chanteuses. Le corps vocal du jazz serait-il féminin, le corps instrumental, masculin ? Comment se donnent à voir et se construisent ces phénomènes d’opposition ?

Corps et espaces. On ne peut interroger les corps sans prendre en considération les différents espaces dans lesquels ces corps évoluent et se donnent à voir, du trottoir à la scène, de Harlem à Saint-Germain-des-Prés, de l’église au bar, du Bal nègre aux Folies Bergères, en passant par les bordels jusqu’aux fameuses « boîtes » de jazz qui supposent une proximité physique et a priori des gestes restreints… Et ces questions se posent aussi en dehors de la musique. A quels lieux et quels espaces les corps du jazz sont-ils associés dans les productions cinématographiques et dramatiques ? Et en quoi ces espaces déterminent-ils les corps ?

Corps fantasmés. Les artistes de jazz (et dans une autre mesure qu’il faudrait étudier leurs auditeurs-spectateurs) ont toujours été renvoyés à une altérité. C’est flagrant depuis le primitivisme du début du 20ème siècle et le « Tumulte noir » des Années folles, la danse n’est qu’une des caractéristiques discriminantes de ces corps : corps ramenés à la couleur de leur peau (corps noirs), à leurs origines africaines fantasmées (corps sauvages et primitifs), à leur étrangeté (corps animaux), à leurs origines urbaines modernes (corps mécaniques), à leur érotisme (corps dénudés des danseurs et danseuses)…

C’est pourquoi nous ne manquerons pas d’interroger aussi les discours sur les corps du jazz. Insister sur le rôle du corps dans la musique jazz n’est, en effet, pas neutre (cela a permis de l’opposer à la musique savante et écrite, de la rabaisser à une consommation primaire…) et mérite d’être questionné plus largement.

Les rencontres s’organiseront autour de communications scientifiques, de performances et de projections, mais aussi de tables rondes, de tables d’écoute et de témoignages pour entendre la parole de ces artistes. Les propositions de communication (ou de témoignage, de projection et d’intervention) qui pourront aborder tous les domaines des arts sont à adresser à Sylvie Chalaye et Pierre Letessier sous la forme d’un texte de 500 signes maximum, associé à une notice biographique de 350 signes, l’ensemble en fichier format WORD.

 

 

Les propositions sont à adresser avant le 30 juillet 2018 à

s.chalaye@aliceadsl.fr

pierreletessier@club-internet.fr

 

Comité scientifique des rencontres « Esthétiques jazz… » :

Christian Béthune, Sylvie Chalaye, Pierre Letessier, Emmanuel Parent, Alexandre Pierrepont, Jean-François Pitet, Pierre Sauvanet, Yannick Séité.

 

Contact Presse et secrétariat scientifique des rencontres « Esthétiques Jazz… » :

Raphaëlle Tchamitchian : raphaelle@epistrophy.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] J. Jamin et P. Williams, « Présentation. Jazzanthropologie », L’Homme, 2001/2, n° 158-159, p. 16.